Lettre ouverte

De Manon Petitpretz, Co-fondatrice du Collectif S.N.L.R

Monsieur le Président de la République française, 

Vous dire mon nom ou celui de mes partenaires ne servirait pas à grand chose. Vous ne saurez, semble-t-il, entendre nos mots et nos cris, puissiez-vous déjà entendre ceux des comédien·ne·s, metteur·euse·s en scène, auteur·e·s et autres artistes de renom qui s’adressent à vous depuis le début de cette crise, bien que vous n’ayez que très peu de mots à leur adresser en retour. Je n’ai donc aucun espoir que mes mots puissent ne serait-ce qu’exister à vos yeux. Cette lettre ne vous est donc pas adressée. 

Je me tourne alors vers vous et m’adresse à vous, partenaires de ma profession : artistes, créateur·ice·s (metteur·e·s en scène, réalisateur·ice·s, créateur·ice·s son et lumière…) technicien·ne·s, régisseur·euse·s, programmateur·ice·s, diffuseur·euse·s, ainsi qu’à vous, public… Cette lettre vous est adressée. 

Je ne suis pas Ariane Ascaride ni Michel Houellebecq. Mes ami·e·s et collaborateur·ice·s ne sont pas Annie Ernaux ou encore Virginie Despentes. Mais ce sont des gens tout aussi grands et j’espère que vous aurez l’occasion de les rencontrer un jour autour d’une table, au cinéma, dans nos théâtres et autres lieux « non dédiés », si vous ne les connaissez pas encore. 

Nous sommes les artistes de demain mais aussi les artistes d’aujourd’hui. Et nous ne pourrons être les artistes de demain que si cette crise ne nous enterre pas avant.

Nous sommes des débrouillard·e·s dont une pincée seulement a le privilège, la chance d’avoir accédé à temps au régime de l’intermittence. Nous sommes des artistes précaires bénéficiant du RSA, -oui nous sommes aussi des artistes-, ou cumulant d’autres emplois, sortant tout juste de nos études et tentant de prendre un tournant dans notre vie professionnelle. Nous sommes les débrouillard·e·s d’aujourd’hui et les artistes débrouillard·e·s de demain. 

Nous vivons comme tou·te·s, depuis maintenant la moitié d’une année, une période difficile dont nous ne voyons pas le bout. Nous nous répétons afin de ne pas désespérer : “personne n’est épargné, nous ne sommes pas les seul·e·s, ça finira bientôt” et cependant malgré ça, nous sommes parfois condamnés à douter de l’intérêt de nos propres métiers pour la société. 

Nous avons tenté comme toutes et tous de nous relever entre ces deux vagues, nous avons repris tant bien que mal nos activités liées à la création de nos spectacles et à la diffusion des anciens… mais nos dates ont continué à s’annuler les unes après les autres. 

Aujourd’hui, les allocutions du gouvernement annonçant le couvre feu puis le re-confinement nous font boire la tasse et fragilisent une fois de plus nos premières années de jeunes compagnies. Nous sommes profondément marqué.e.s par cette crise mondiale et nous avons la sensation d’être les oublié.e.s des oublié.e.s. Laissé.e.s pour compte du gouvernement d’une part, mais également par les institutions culturelles, nous ne faisons partie d’aucun dispositif d’aide et la crise balayera violemment sur son passage une grande partie de nos compagnies et collectifs encore en gestation.

Nous refusons d’allumer des servantes pour veiller seules sur nos théâtres. Nous refusons de ne pas avoir accès à ces espaces de rêve, où l’émotion et l’imaginaire sont maîtres : des espaces conviviaux et de partage qui nous permettent de vivre plus intensément nos vies. Ne tentez pas de couvrir le feu de nos ardeurs et de nos passions. 

Nous refusons, je refuse de croire que mon métier et ceux de mes partenaires de création sont facultatifs ou bien superflus pour le bien-être de nos sociétés. 

Nous sommes des âmes brûlantes. Nous sommes les débrouillard·e·s anonymes, artistes de demain et nous ne lâcherons rien. Nous continuerons de créer et de jouer pour ceux qui auront besoin d’un temps de rencontre, de partage et de moments fort en émotions. Nos métiers ne peuvent exister qu’en se tenant les uns près des autres. C’est en faisant corps, tou·te·s ensemble, que la rencontre avec le public, qui est au centre même de nos métiers, permet aux spectacles de continuer. 

Nous avons et nous aurons besoin de vous durant toute cette crise, de votre sourire, votre lumière, votre chaleur, votre soutien et votre accueil. Nous aurons aussi besoin de vous public, spectateur·ice·s pour nous rappeler que nos métiers remplissent vos coeurs de joie et d’amour et d’autres fois de pleurs. 

Le sourire du public ne peut être masqué et maintenu indéfiniment. Nous avons tou·te·s besoin d’art et nos passions ne peuvent être étouffées ou noyées. Nous ne lâcherons rien, en souvenir de ces sourires qui sont la raison de notre art et pour les sourires avenirs, en dépit du fait que les institutions oublient jusqu’à notre existence, et même si les choix politiques actuels liés à la culture sont une injure à la notion même d’art. Et si nous en sommes obligé·e·s, nous continuerons de créer coûte que coûte dans nos appartements, nos chambres étudiantes, nos jardins et nos granges… Nous sommes des flibustiers et nous écumerons les terrains en friche pour y construire des théâtres et des salles de projections, nous saurons investir tous les lieux pour les transformer en espaces de découverte, d’échange, en réels espaces d’art ouverts au monde, ouverts sur le monde. 

Mais en attendant ne laissons pas au sein même de nos milieux artistiques se creuser une tranchée écartant les jeunes compagnies en difficulté… 

Nous sommes les artistes débrouillard·e·s de demain et nous ne lâcherons rien. 

Manon Petitpretz
Co-fondatrice du Collectif S.N.L.R